Freins restrictifs buccaux

Depuis plusieurs années, nous entendons de plus en plus parler de frein restrictif et de frénectomie.
Effet de mode? Recette miracle? Que sait-on vraiment?

Qu’est ce qu’un frein de langue?

Le frein de langue est une petite membrane, non musculaire, qui relie le bas de la langue au plancher de notre bouche. On peut l’apercevoir lorsque l’on soulève notre langue vers le haut. Nous avons tous un frein de langue. De la même manière, il existe des freins de lèvre et de joue.

Ces freins sont utiles pour la mobilité de notre langue et de nos lèvres, mais ils doivent impérativement être élastiques et fins. Lorsqu’ils ne le sont pas (trop court, trop épais), on dit qu’ils sont restrictifs car ils limitent la fonctionnalité de la langue. On parle d’ankyloglossie.

Les freins buccaux sont restrictifs chez 4 à 32% de la population. Même si nous entendons de plus en plus parler de frenectomie, les freins restrictifs ont toujours existé ! Les sage-femmes (au 17ème siècle) avaient pour habitude de garder l’ongle de leur petit doigt assez long afin de sectionner les freins de langue directement à la naissance.

Cependant, il est important de ne pas mettre tous les maux sur le compte d’un frein buccal!

Quels sont les symptômes d’un frein restrictif buccal (langue, lèvre)?

C’est souvent lorsqu’un allaitement se passe mal que l’on découvre la présence de frein(s) restrictif(s). Compte-tenu de la faible proportion de femmes allaitantes, et de l’hétérogénéité (voire même l’absence) de formation à l’allaitement des professionnels de Santé, le diagnostic passe souvent à la trappe. Si vous avez de la chance, votre pédiatre ou votre sage-femme vous orientera vers une conseillère en allaitement, peut-être elle-même formée aux freins restrictifs. Si vous en avez moins, il ou elle vous dira que vous ne produisez pas assez de lait, que votre forme de sein n’est pas bonne, ou (encore pire) qu’il est normal que l’allaitement soit laborieux ou douloureux… Ceci conduira à un échec de mise en place de l’allaitement, souvent à regret pour les parents.

Cependant, et bien que le diagnostic nécessite une évaluation manuelle rigoureuse, de nombreux signes peuvent vous alerter sur l’éventualité d’un frein restrictif.

En effet, un frein buccal empêche une bonne prise au sein en limitant l’effet “ventouse”, nécessaire à une succion efficace. Le nourrisson aura du mal à rester fixé au sein, et se fatiguera vite de téter.  Du fait d’une moins bonne stimulation, le sein produira moins de lait et la mère sera confrontée à une baisse de lactation après les premières semaines de monté de lait. En parallèle, le sein n’étant pas correctement drainé, la mère pourra ressentir des douleurs d’engorgement ou de crevasse.

Liste non exhaustive des symptômes :

Symptômes chez la mère :

  • Allaitement douloureux,
  • Mamelon « aplati » en forme de rouge à lèvre après que le bébé ait tété,
  • Crevasses,
  • Engorgement, mastite

Symptômes chez le bébé

  • Mauvaise prise de sein : bébé qui ne prend que le mamelon, n’ouvre pas assez la bouche, ourlet de la lèvre supérieure qui ne se fait pas bien,
  • Mouvement excessif de la mâchoire, bébé qui mâchouille ou mord le sein,
  • mouvement de va-et-vient sur le mamelon, difficulté à rester “fixé” sur le sein,
  • Creusement des joues excessif lors de la succion,
  • Perte de lait par les commissures des lèvres,
  • Ampoule de succion,
  • Bouche souvent ouverte lorsqu’il dort (respiration buccale),
  • Langue blanche (langue de lait),
  • Bruit de claquement pendant la succion,
  • Pointe de la langue en forme de cœur,
  • ballonnements (bébé qui avale de l’air),
  • Faible prise de poids

 

 

 

 

 

 

Ok, alors j’arrête d’allaiter et le problème est réglé ?

Cette solution peut effectivement vous permettre de retrouver du confort, notamment si les tétées sont trop douloureuses ou que le bébé perd du poids.

Néanmoins, cela ne règlera pas l’ensemble des symptômes : il peut persister des inconforts corporels chez l’enfant (qui se traduiront par des pleurs inexpliqués fréquents, une irritabilité, un moins bon sommeil, etc), des tensions asymétriques (terrain favorable aux torticolis et aplatissement de crâne) ainsi que des troubles digestifs (conséquences sur la coordination succion/déglutition, occasionnant un avalement d’air fréquent et donc des reflux/coliques).

Par ailleurs la position basse de langue engendre une respiration buccale, qui perturbe la qualité de sommeil et est susceptible d’induire des perturbations ORL (otites à répétition, angines).

A plus long terme, des difficultés de mastication avec répercussion sur la diversification alimentaire (refus des morceaux, reflexe nauséeux fort), ou encore des troubles orthodontiques (du fait que la langue modèle le palais et la dentition) ou de l’acquisition du langage peuvent se développer.

Néanmoins,  si votre bébé présente un frein restrictif, il ne développera pas forcément tous les troubles ci-dessus. L’idéal étant d’évaluer l’ensemble des symptômes effectivement présent chez votre enfant à ce jour et de peser la balance bénéfice-risque, en gardant en tête que la section ne résout pas tout.

Qui consulter quand on suspecte un frein court ou serré ?

Vous pouvez consulter votre ostéopathe, sage-femme, médecin, kinésithérapeute, consultante en lactation, orthophoniste, ORL, tant que celui-ci a effectué une formation spécifique sur les freins restrictifs buccaux.

Pourquoi consulter un ostéopathe spécialisé lorsque l’on a un frein de langue / lèvre restrictif ?

Que vous ayez choisi de le faire sectionner ou non, si vous suspectez un frein ou que celui-ci a été détecté par une consultante en lactation, la première chose à faire est de voir un thérapeute manuel (ostéopathe, kinésithérapeute, chiropracteur) pour travailler les tensions autour du frein et donner d’éventuels exercices de préparation à la frénotomie (en fonction du délai pour la section et du temps de réflexion). Notez que travailler sur les tensions locales ne permettra pas de diminuer la restrictivité du frein (il s’agit d’une membrane élastique qui ne peut être « relâchée »). Pour autant, certains symptômes pourront être atténués en travaillant sur les tensions périphériques (au point que le parent ne jugera plus nécessaire de recourir à la section). La frénotomie -si elle a lieu- aura également de meilleures chances de réussite.

Attention : sachez que les freins sont évoqués au cours de notre formation initiale mais que leur prise en charge n’est pas du tout abordée. Il faudra donc impérativement vérifier que le thérapeute que vous consultez a effectué une formation spécifique.

Si vous avez déjà opté pour la section et que le rendez-vous est fixé, l’idéal est de faire cette consultation durant la semaine précédente. Si vous n’êtes pas encore sûr de votre choix, cela vous permettra d’avoir un délai de réflexion supplémentaire et d’évaluer la persistance ou non des symptômes après avoir relâché les tensions périphériques.

Comment se passe la consultation d’ostéopathie pour une suspicion de frein:

  • Votre ostéopathe évaluera les freins de la bouche de votre bébé (frein de langue, lèvres et de jour).
  • Il vérifiera également que les symptômes que votre bébé présente ne viennent pas d’autre chose  (tensions physiques dues à la grossesse ou l’accouchement par exemple).
  • Il vous expliquera la procédure à suivre et vous orientera vers des professionnels qualifiés si vous souhaitez effectuer une frénectomie.
  • Il enlèvera les tensions ou déséquilibres physiques pouvant perturber la fonction buccale.
  • Il vous montrera les exercices et massages à effectuer afin de préparer au mieux la frénectomie.

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Comment enlever un frein ?

Pour enlever un frein, cela s’appelle la frénectomie ou freinotomie.

Il existe deux méthodes : le ciseau ou le laser.

Dans les deux cas, cela ne prend que quelques secondes à deux minutes, et les résultats sont équivalents, avec des avantages et des inconvénients. Par exemple, la section au ciseau induit plus de saignement et peut être plus anxiogène pour les parents, mais la cicatrisation est plus rapide et moins douloureuse. En revanche, il existe plus de risques de recollement que lors d’une section au laser.

Chaque spécialiste a son propre protocole concernant l’anesthésie, l’accompagnement et la mise en place de la section. Pour éviter les mauvaises surprises (protocole exigeant que les parents ne soient pas dans la pièce par exemple…), j’envoie vers des professionnels dont la prise en charge me paraît avant tout humaine et respectueuse de l’enfant et de ses parents.

 

La consultation d’ostéopathie post-frénectomie

 

Il est recommandé de consulter un ostéopathe :

  • 3 jours à une semaine après l’intervention
  • Et éventuellement 3 semaines après l’intervention

Cela va avoir pour but de vérifier la cicatrisation, de travailler sur les tissus (la langue, la lèvre). Votre ostéopathe va également travailler sur le palais, les cervicales, le crâne ou tout autre structure susceptible de générer des tensions/adaptations à cette langue non fonctionnelle. Je donne souvent l’image d’un plâtre au bras à cause duquel on s’habitue à ne plus s’en servir : ce n’est pas parce qu’on a coupé le plâtre qu’on peut soulever des charges lourdes instantanément.

Les muscles de la langue sont reliés aux chaines musculaires antérieure et postérieure. Ces chaines musculaires, ainsi que l’ensemble du corps, de votre enfant, doivent donc être équilibrés et relâchés afin que la cicatrisation de la langue soit optimale.

L’ostéopathe vérifiera également l’évolution de la cicatrice et vous aidera si vous avez des difficultés à effectuer les massages ou exercices.

 

Les exercices (ou “jeux de langue”) à faire avant et après une intervention de freinotomie

 

Les protocoles pré et post-chirurgicaux sont très loin d’être homogènes (car aucun n’a encore été validé scientifiquement comme étant supérieur aux autres), c’est pourquoi chaque interlocuteur que vous rencontrerez pourra vous donner une version différente du rythme et de la fréquence à laquelle les effectuer. A vrai dire, bien que ceux-ci diminuent légèrement la fréquence de recollement, les études les plus récentes ne montrent pas une différence flagrante entre les cicatrisations avec ou sans exercices.

Ajoutez à cela qu’ils ont tendance à augmenter la charge mentale et la culpabilité des parents lorsque ceux-ci s’avèrent compliqués à mettre en place.

Cependant, je continue personnellement de vous les proposer afin de multiplier les chances de cicatrisation optimale, tant qu’ils ne sont pas vécus dans la contrainte pour l’enfant (l’idée étant de ne pas créer ou sur-ajouter une aversion orale à une succion déjà laborieuse…). Pour se faire, ils doivent être très progressifs et fait avec douceur: votre enfant ne doit JAMAIS pleurer pendant les massages! Il est également important d’expliquer à votre enfant chacune des étapes que vous allez réaliser.

Astuces : vous pouvez en faire un rituel, un jeu, toujours aux mêmes moments dans la journée et associer une comptine ou chanson à chacun de vos gestes.

 

Pourquoi faire ces massages et exercices ?

 

  • Pour habituer votre enfant et le préparer à cette frénectomie : Plus la langue sera mobile avant d’effectuer la frénectomie, plus la cicatrisation et les résultats de celle-ci seront bons.
  • Certains bébés ont une hypersensibilité buccale (réflexe nauséeux fort, ne supportent pas les doigts dans leur bouche, etc.) ; les massages permettront ainsi de “désensibiliser” toute la zone buccale.
  • Diminuer le risque de mauvaise cicatrisation : les muqueuses de la bouche cicatrisent vite, il faut donc effectuer les exercices pour que la langue ne se ré-attache pas.

Le principe des exercices est simple, il faut étirer doucement le frein que ce soit avant ou après la freinectomie. Ainsi, pour le frein de langue, il suffit de lever la langue, pour la lèvre on soulève la lèvre et pour les freins de joue on décolle la joue de la gencive.
Il existe de nombreuses variantes mais il est déjà important de comprendre le principe.

Mon bébé refuse que je mette mes doigts dans sa bouche ?

Certains bébés refusent catégoriquement que l’on mette nos doigts dans sa bouche, il faut alors s’armer de patience et y aller progressivement. Attention aux discours très culpabilisants que vous pouvez rencontrer sur les réseaux sociaux! Il est bien plus important de garder un lien de confiance entre un parent et son bébé plutôt que de forcer tout le monde à “étirer” une cicatrice. Peut être que vous mettrez plusieurs jours pour mettre complètement vos doigts dans sa bouche, voici quelques étapes de progression. Parfois on peut y arriver en quelques minutes et parfois on ne pourra faire que les 2 premières étapes.

Vous pouvez commencer par :

  • Caresser son visage, ses joues, puis ses lèvres,
  • Jouer avec ses lèvres,
  • Puis caresser ses gencives,
  • Puis placer votre doigt entre sa gencive et sa lèvre.

Quelques vidéos pour illustrer les gestes et la manière de les présenter à l’enfant:

Massage du visage:

Proposition de jeux de langue:

Enfin et surtout, vous pourrez réaliser les 3 composantes permettant de jouer sur une bonne cicatrisation: massage du menton pour amener la langue de bébé au palais, l’exercice de la vipère et le “tummy time” (littéralement, “temps sur le ventre”):

L’élévation de la langue :

Au repos, la langue doit être collée au palais (A l’instant même, votre langue devrait être collée en haut, sur votre palais). Cette élévation de la langue est primordiale. Ce qui est pratique, c’est qu’elle peut se pratiquer quand bébé dort. Après la frénectomie, cet exercice sera indispensable (mais peut-être plus facile puisque le frein n’empêchera plus l’élévation de la langue). Lorsque votre bébé dort, massez (en faisant des cercles) avec votre pouce sous le menton. Ce massage va permettre de fermer la bouche de votre enfant et aidera sa langue à aller se coller au palais. Maintenez ouvert sa bouche jusqu’à ce que sa langue “retombe” puis massez de nouveau.

L’exercice de la vipère :

Avec un doigt ou deux, on fait un crochet et on fait un appui quelques secondes sur le plancher buccal (de chaque côté du frein)

Le Tummy Time :

La position ventrale diminue les tensions et aide la langue à monter au palais. Ce temps de jeu va également permettre de travailler la mobilité globale du corps de votre bébé. Si vous n’interagissez pas avec votre enfant lorsqu’il est sur le ventre, il risque de ne pas apprécier longtemps cette position. Alors jouez avec lui !

 

Quand faire les exercices ?

 

Vous pouvez les faire quand vous voulez, l’important est la régularité.

Pendant combien de temps ?

  • Avant la freinectomie, essayez de lui faire les exercices 3 fois par jour pendant quelques secondes à 1 minute
  • Après la freinectomie : il est recommandé de faire les exercices 5-6 fois par jour pour au moins 10 jours (souvent présenté pour les 3 premières semaines) et d’insister le matin quand le frein n’a pas été travaillé pendant une longue période.

Notez qu’il n’est pas nécessaire de reproduire l’intégralité de la séquence à chaque session! Vous pourrez par exemple faire la vipère 2 ou 3 fois dans la journée et proposer un peu plus fréquemment du “tummy time” durant les premiers jours que d’ordinaire.

L’amélioration des “symptômes” ou de l’allaitement après une frénectomie varie d’un bébé à l’autre. La plupart du temps les parents nous parlent d’alternance entre améliorations et “rechutes” pendant 2/3 semaines. C’est généralement après 3 semaines que tout se stabilise.

Lors de cette période d’adaptation et d’ajustement, il faut se faire accompagner par des professionnels de la périnatalité.

Il est en effet très courant de recevoir un bébé à qui on a “coupé le frein” à la maternité ou ailleurs et que cela ne soit pas suffisant. Il faut alors procéder à une nouvelle intervention. Pour éviter cela, nous vous conseillons de consulter directement quelqu’un de spécialisé dans les freins buccaux restrictifs. Si malgré tout cet accompagnement pour vous montrer les gestes (généralement avec une conseillère en lactation, un chiropracteur ou un ostéopathe) et que la charge mentale est trop présente, vous pouvez contacter un orthophoniste ou un kinésithérapeute oro-facial pour qu’il effectue les exercices suffisamment fréquemment pour rééduquer la fonction de la langue de manière complète.

Faire couper un frein buccal restrictif : oui ou non ?

Compte-tenu du regains d’intérêt pour ce sujet dans le grand public, la prise en charge chirurgicale a énormément augmenté depuis ces dernières années. Et bien que l’on puisse légitimement penser que cette augmentation soit corrélée à l’augmentation des allaitements maternels, il est très probable qu’on assiste à un sur-diagnostic (à savoir qu’on observe le même pourcentage d’augmentation de détection de freins dans les pays nordiques où le taux d’allaitement maternel est bien plus élevé qu’en France).

Même s’il s’agit d’un geste « simple », la chirurgie n’est pas à banaliser : avant de se précipiter vers une frénectomie, il faut s’assurer que le problème ne vient pas d’ailleurs : tensions physiques dues à la grossesse ou l’accouchement, mauvaise position, confusion sein/tétine, etc. Les frénectomies ne sont en aucun cas une solution miracle. Les retours d’expérience ne sont pas toujours au rendez-vous, les problématiques de succion sont très souvent multifactoriels, les symptômes peuvent persister (notamment lorsque l’apprentissage de la succion n’a pas pu bien se mettre en place et que la section est tardive), et la prise en charge est coûteuse. Pour autant, il est parfois réellement pertinent d’y avoir recourt et être bien suivi pour que cela soit efficace.

Si j’insiste sur ces points, c’est parce que cette décision nécessite un consentement éclairé sur la balance bénéfice-risques d’une frénotomie. Choisir de faire couper ou non le ou les freins buccaux de son bébé peut être une décision difficile à prendre lorsqu’on est parent.

Ce qu’il faut retenir : pour que la frénectomie soit efficace, 2 éléments clefs : une bonne préparation et un accompagnement par des professionnels formés en périnatalité et en freins buccaux restrictifs.